Le bonheur est-il possible

La franc-maçonnerie dans laquelle vous vous êtes engagés poursuit, me semble-t-il, le projet de parvenir à l’excellence humaine par la pratique conjuguée de la connaissance spirituelle, des vertus éthiques et de l’engagement social et solidaire. On n’accède pas comme ça à l’excellence humaine. Pour y parvenir, il faut apprendre. Cela s’appelle s’initier. Quand on a accompli toutes les étapes menant à cette excellence, on ne s’initie plus, on est un initié. Ayant vécu le chemin qui mène à l’excellence, on est en mesure d’initier les autres, pour y parvenir.

            Afin de progresser sur le chemin de la connaissance, l’organisatrice de cette journée a pensé utile de réfléchir sur le bonheur, en posant la question de savoir s’il est possible. Cette question et la façon dont elle est formulée est triplement intelligente. J’y vois d’abord une façon délicate et subtile de poser la question de l’idéal, en un temps où cette idée ne motive pas, quand elle ne suscite pas méfiance et rejet. Par ailleurs, même si notre monde est sensible au bonheur, il existe une inquiétude quant à sa possibilité. Merci à l’organisatrice d’avoir eu l’idée de répondre à cette inquiétude, afin de rendre le bonheur acceptable. Enfin, même si le bonheur est possible, ce n’est pas pour cela que l’on a envie d’y croire. On peut fort bien penser qu’il est possible et, pour autant, ne pas y croire. Signe que la possibilité du bonheur n’est pas tout. Approche pour le moins originale en un temps où, dominé par le pragmatisme, on est tenté de croire que tout se résout par la faisabilité. Approche ironique également. On croit sage de douter du bonheur et de faire confiance au pragmatisme et à la faisabilité.

Et si c’était l’inverse qui est sage ? Et si c’était dans le bonheur qu’il faut avoir confiance et de la faisabilité dont il faille douter ?

Pour donner une consistance à cette question, je reviendrai sur le fait de savoir : qui demande si le bonheur est possible et pourquoi ? Puis, je verrai pourquoi : rien n’est aussi contraire au bonheur que de trop s’inquiéter quant à sa possibilité et enfin : ce que l’on peut entendre par le bonheur et le lien qu’il entretient avec l’initiation.

 

Bonheur et faisabilité

 

            Ce sont les esprits pragmatiques de notre époque qui doutent du bonheur. Ils lui reprochent trois choses : sa naïveté, son imprudence et son inactualité.

            Le bonheur est une idée naïve, souligne toute une tradition de pensée.  Façon policée de dire que le bonheur n’est pas une idée intelligente.

            Le temps passe, les hommes meurent et le monde est dur. En croyant au bonheur, on a tendance à l’oublier. L’illusion n’étant jamais heureuse, l’idée du bonheur est faussement heureuse.     Dans ce monde rien ne dure. Comme l’enseigne le Bouddha, tout est impermanent. Le sage l’accepte et renonce à ses rêves. L’irresponsable le refuse et s’accroche à eux. L’homme n’est pas le maître du temps qui passe. C’est le temps qui passe qui est le maître de l’homme. Quand ce ne sont pas les sages qui le disent, ce sont les poètes. Comme le dit un proverbe venu de loin :

            « Tout passe, tout casse, tout lasse ».

Comme le chante Ruteboeuf au moyen âge :

            Que sont mes amis devenus

            Que j’avais de si près tenus

            Le vent je crois les a ôtés

            Ce sont amis que le vent emporte                                                                  

ll ventait devant ma porte,

Plus près de nous, je pense à Lamartine :

                Temps jaloux, se peut-il que ces moments d’ivresse,

                Où l’amour à longs flots nous verse le bonheur,

                S’envolent loin de nous de la même vitesse

Que les jours de malheur ?

    Je pense à Apollinaire :

                Les jours s’en vont,

                Passent les jours et passent les semaines,

                Ni le temps passé

                Ni les amours reviennent

                Sous le pont Mirabeau coule la Seine.

    Je pense à Léo Ferré :

            Avec le temps va, tout s’en va.  

            Avec le temps tout s’évanouit.

            Avec le temps, c’est terminé.

 

            Il n’y a pas que le temps. Il y a la mort.  « Un type comme moi, ça ne devrait jamais mourir » a dit un jour une star du rock. Naïveté touchante. Orgueil derrière elle.  Ce sont les dieux qui ne meurent pas. Ils sont immortels. Les hommes meurent. Ils sont mortels. Attention à ne pas se tromper en voulant ce qui est fait pour les dieux et non pour nous. En pratiquant une telle confusion, on se condamne à la folie et, avec elle, au tragique.   

            Enfin, il y a la dureté du monde. Implacable elle aussi, comme le temps et comme la mort. Pour parler de bonheur, il faut qu’il y ait un lien entre le bonheur dont on parle et le monde. Il faut que le monde soit, sinon heureux, du moins qu’il ne soit pas outrageusement malheureux. Quand tel n’est pas le cas, à moins d’être totalement irresponsable, en parler est impossible.

            Il est naïf de croire au bonheur. Il est aussi imprudent d’en faire la valeur.  Autre façon policée de dire que le bonheur n’est pas une idée sage.

            Quand on rêve de bonheur, en attendant qu’il arrive, toujours déçu, on se fait souffrir. On fait aussi souffrir. Le désir d’éternité est une passion dangereuse, rappelle Ferdinand Alquié. Othello, qui ne veut pas que son amour lui échappe, le tue. Il y a quelques années, un jeune couple a sauté d’un 6ème étage, la main dans la main. Ils étaient amoureux. Ils pensaient que la société allait leur voler leur amour. Pour être sûr de le préserver, ils ont préféré mourir. En politique, la quête du bonheur est encore plus folle. Le totalitarisme s’est nourri du rêve des lendemains qui chantent. Le bien aveugle. Quand on le poursuit, on se croit tout permis. Puisque l’on sert le bien, le mal que l’on fait en son nom n’est pas un mal. Il ne peut pas l’être. Avec le bonheur, il en va de même. Puisque l’on va rendre le monde heureux, on a le droit d’être violent. Cette violence n’en est pas une.

                        Enfin, il importe de s’interroger. Le bonheur concerne-t-il encore notre temps ? N’est-il pas quelque peu désuet et par là-même inactuel d’en parler ? À ce titre, est-il encore souhaitable ?

                        Il a été la grande idée du 18ème siècle. L’est-il encore ? Façon une fois de plus de dire en termes choisis que le bonheur n’est pas une idée souhaitable.

                        On se souvient de saint Just disant que le bonheur est une idée neuve en Europe. Idée qui contraste avec Talleyrand quand il disait que qui n’a pas vécu avant la Révolution Française n’a pas connu la douceur de vivre. Il faut se remettre dans le contexte. En 1789, le monde étant encore marqué par la religion chrétienne, il n’était pas question de bonheur mais de paradis et ce dernier n’était pas sur terre mais dans le ciel, pas pour maintenant mais pour plus tard. Soudain, coup de tonnerre. Tout change. On ne parle plus de paradis, mais de bonheur et il est sur terre et non plus dans le ciel, pour maintenant et non pour plus tard. À l’époque, on comprend que cela ait surpris en paraissant neuf. Mais, aujourd’hui, est-ce le cas ? On ne rêve plus au bonheur aujourd’hui comme on en rêvait hier. Cela vient d’un manque de grandeur. Le bonheur, soit, mais y a-t-il une vie après ? On touche là à la limite du paradis sur terre. Il est certes souhaitable de vivre délivré du tragique mais le tragique le plus sournois qui soit ne réside-t-il pas dans le tragique de l’absence de tragique ? Quand le bonheur est plat est-il encore le bonheur ?

 

 

 

 

Faisabilité et initiation

 

            Toutes ces objections donnent l’impression d’être sages. Elles ne le sont pas autant qu’elles semblent l’être. L’erreur qu’elles commettent en est la cause. Elles ne parlent pas du bonheur mais de la fragilité qu’il provoque en raison de sa confusion avec un état du monde, de sa réduction à sa faisabilité due au poids du pragmatisme.

            Le discours qui se prétend sage fait croire qu’il est vain, imprudent et inactuel de parler du bonheur. Rien n’étant, au contraire, plus utile que des hommes et des femmes capables d’être heureux et de rendre heureux. Rien n’est plus courageux, plus utile et plus actuel. Il faut oser le bonheur. Il faut oser aller contre la morosité, la mauvaise humeur et la tristesse. Il faut oser aller bien, en ne faisant pas plaisir à tous ceux et toutes celles qui ne sont jamais contents et qui veulent qu’on ne le soit jamais. Quand on n’a pas ce courage, on cache sa lâcheté derrière une critique en règle du bonheur, en le rendant responsable de son propre rejet.

            Le bonheur est impossible, nous disent les objections au bonheur. Rien de plus normal. Celles-ci pratiquent une confusion. Elles ne voient pas qu’il est un état intérieur et non un état du monde. Cette confusion s’explique. Au lieu de se demander ce que l’on peut faire pour soi, on se demande ce que le monde peut faire pour nous. Quand on voit qu’il ne peut rien faire parce que c’est à nous et non à lui de faire, déçu, amer, en colère, on déclare qu’il n’existe pas. Derrière ce rejet, ce sont les dieux et pas simplement le monde qui sont condamnés.  Si le monde ne peut rien faire pour nous, c’est qu’il est mal fait. S’il est mal fait, c’est que les dieux sont mauvais. Ils ont mal fait leur travail. Ils ont mal créé le monde. Hypocrisie et, par là-même, sagesse des Stoïciens.

Si on veut pouvoir être heureux, arrêtons de condamner le monde et les dieux. Le monde est parfait et les dieux n’ont fait aucune erreur. La Providence gouverne tout, de façon divine. Preuve que le monde est bien fait. Si nous ne pouvons rien pour changer les choses, nous pouvons agir sur nous et notamment sur nos désirs, nos jugements et les images que nous nous faisons des choses. Aussi, arrêtons de maugréer. Au lieu de vouloir changer le monde, changeons. Comme le disait Gandhi, soyons le changement que nous voulons pour le monde. Nous verrons le monde changer.

            Cette confusion du bonheur avec l’état du monde va de pair avec sa réduction à sa faisabilité. Il semble juste de penser que, pour qu’une chose soit bonne, il faut qu’elle soit faisable. En quoi on se trompe. Quantité de choses sont bonnes, sans être faisables. Quantité de choses faisables ne sont pas bonnes. Certes, il faut se féliciter que parfois, certaines choses soient bonnes et faisables. Comme il faut se féliciter que certaines choses soient faisables et bonnes. Il n’en demeure pas moins que le faisable n’est pas un critère. Faisons tout dépendre du faisable. On débouche sur une catastrophe. Quand on attend que le faisable décide de la valeur d’une chose, on n’attend pas que nous, nous fassions quelque chose, mais que ce soit le faisable qui le fasse. On attend ainsi de se dispenser de toute action intérieure. Il s’agit-là d’une façon magique de penser. En apparence, le faisable donne l’impression de ne pas croire au miracle. En réalité, il ne cesse d’y croire. On ne va rien faire et, magiquement, miraculeusement, par la faisabilité, tout va se réaliser. On veut qu’avant de faire, tout soit déjà fait. La réalité montre que c’est parce que l’on fait que le faisable prend forme et non parce que le faisable existe que l’on fait. Dans l’histoire de l’humanité, si on avait attendu que le monde soit idéal pour agir, on n’aurait rien fait et rien n’aurait été fait. Tout ce qui s’est fait a pu se faire parce que l’on n’a pas attendu que le monde soit idéal pour le faire. Et c’est cela qui a été idéal et qui l’est encore.  C’est ce que Spinoza a voulu dire quand il a expliqué que nous ne désirons pas une chose parce qu’elle est belle. Elle est belle parce que nous la désirons. Ce qui l’a conduit à penser la joie, en voyant en elle, la clef du bonheur. Idée sage. Le monde étant heureux parce que l’on est joyeux.

            Le bonheur existe grâce aux âmes joyeuses. Il existe également grâce à ceux qui ne s’en font pas trop à son sujet. Tout ce qui s’est fait s’est toujours fait grâce à une bienheureuse insouciance. Cela pour dire que c’est à nous de décider et non au faisable. Or, on demande au faisable de décider. D’où l’échec du faire à cause du faisable.

            On ne devrait pas avoir à le rappeler. Il s’avère qu’il faut le rappeler, ce faux bon sens qu’est le pragmatisme obstruant les canaux de notre réflexion. Certes, il faut prévoir. Comme le rappelle la sagesse politique, gouverner, c’est prévoir. Certes, le fait de se lancer dans certaines actions relève de la folie et de la bêtise, tant elles sont inconsidérées. Reste que l’inverse est aussi bête et fou. On ne peut pas tout prévoir pour tout et tant mieux. À force de vouloir tout prévoir, on ne fait plus rien. Ce rappel vaut pour tout, pour la foi, la pensée, l’amour et le bonheur.

            Quand, à propos de la foi, on a besoin de preuves, c’est qu’on ne l’a pas. Quand on l’a, on n’a pas besoin de preuves. On l’a parce qu’on l’a. On l’a parce qu’on la vit et qu’elle vit en nous. C’est ce qui fait sa beauté.

            S’agissant de la pensée, la pensée critique explique qu’avant de penser Dieu, l’âme et la liberté, il serait bon de savoir si on peut les penser. On pense parce que l’on pense. On ne pense pas parce qu’on se demande avant de penser si on peut penser ce que l’on pense. Quand pour penser Dieu, l’âme et la liberté, on se demande si on peut les penser, c’est qu’on les a déjà pensés. On a déjà pensé qu’on ne peut pas les penser. Sinon, on ne se poserait pas la question. Donc, ne jouons pas un jeu où tout est déjà joué d’avance. Pensons Dieu, l’âme et la liberté. Mais ne nous demandons pas si nous pouvons les penser.

            Pour l’amour, même chose. Ne nous demandons pas si nous pouvons aimer. Aimons. Et quand nous aimons, aimons parce que nous aimons. N’aimons pas parce que nous pouvons aimer. Une femme se sent honorée d’entendre dire qu’elle est aimée parce qu’on l’aime et non parce qu’on peut l’aimer. Qu’elle entende dire qu’elle est aimée parce qu’on peut l’aimer, elle aura des raisons légitimes de s’interroger. Quand elle est aimée, qui est aimée, elle ou la possibilité de l’amour ?

            Même chose avec le bonheur. On est heureux parce qu’on est heureux et non parce qu’on peut l’être. Soyons heureux parce qu’on peut l’être, on n’est pas vraiment heureux. On est rassuré. Preuve qu’au lieu d’être heureux, on est inquiet et qu’on le reste.

 

Bonheur et initiation

 

            Le bonheur est à lui-même sa propre raison. C’est ce qui le relie à l’intériorité, au mystère et à la vertu.

            On pense mal le bonheur. On l’aborde de façon extérieure, alors qu’il est un état intérieur.             Dans Les propos d’un Normand, Alain l’explique fort bien. « Comme la fraise a goût de fraise » dit-il « la vie a goût de bonheur. Elle n’est pas heureuse pour ceci ou pour cela. Elle est heureuse parce qu’elle est heureuse ». Nous sommes liés à l’infini. Celui-ci s’exprime par le fait inouï de l’existence. C’est ainsi. Il y a quelque chose d’immense dans le fait de vivre. Cet immense s’exprime par le fait que ce fait est infini. Il est si riche, si beau, si réjouissant, si délectable qu’on ne s’en lasse pas. Certes, tout n’est pas idéal dans la vie. Ce n’est pas pour cela que la vie n’est pas intrinsèquement belle et bonne, une chose étant le fait de la vie, une autre ce qui en est fait. La souffrance que l’on ressent à cause du malheur de la vie en est la preuve. C’est bien parce que la vie est bonne que nous souffrons qu’elle ne le soit pas. Si elle n’était pas intrinsèquement bonne, on ne serait pas autant choqué et on ne souffrirait pas autant, quand elle fait mal. Ce qui vaut pour la vie vaut pour le vrai, le bien et le beau.

            Il est vrai de penser que la vie est la vie parce qu’elle est la vie. S’il n’y avait pas une telle conformité de la vie avec elle-même, elle ne pourrait pas exister. La vérité de la vie ne dépend pas simplement de sa cohérence interne. Elle provient également de sa valeur. Quand une chose existe, elle doit son existence à sa cohérence interne. Elle doit aussi son existence à sa cohérence avec le tout. Quand le vrai existe, il est bien qu’il existe parce qu’étant cohérence, il permet à tout d’exister. À condition d’être cohérent, tout peut exister. C’est dire si le vrai est bien. Cohérent avec lui-même, il permet au tout d’exister. En permettant ainsi au tout d’exister, il n’est pas simplement bien. Il est beau. Il rayonne. Profondeur de la cohérence et, avec elle, de la vérité. Il suffit qu’une chose soit cohérente et vraie pour que celle-ci rayonne. Cela vaut pour la vie. Celle-ci rayonne. Il n’y a pas plus haute connaissance et par là-même, plus haute réalisation en termes d’initiation.

            Nietzsche a pensé que le plus grand acte philosophique qui soit résidait dans le oui à la vie. Ce qu’il a appelé le grand oui. Dans la tradition de la sagesse indienne, il est enseigné que la sagesse réside toute entière dans cette parole Tat wan asi qui veut dire : C’est ainsi ! Dans la tradition chrétienne, cette sagesse est exprimée par la formule : Ainsi soit-il ! Chez les Stoïciens, la plus haute sagesse consiste à dire oui au monde. Le grand oui. C’est ainsi ! Ainsi soit-il ! Le oui au monde : toutes ces paroles convergent. La plus haute sagesse qui soit et, par là-même, la plus haute initiation consiste à rentrer dans le grand oui qui vit en nous sous la forme de notre propre cohérence interne et à le faire rayonner, en faisant vivre la puissance de vie qui permet à tout d’exister.

            Cette relation entre le bonheur et l’intériorité fait tout le mystère du bonheur. Le bonheur est un cadeau de la vie. Ce cadeau s’exprime sous deux formes. Le miracle au sens d’imprévisible et la divine surprise. Il y a des moments dans la vie où tout est à l’unisson. Tout tombe juste. Tout est à la bonne heure. D’où le terme de bona hora. On ne sait pas pourquoi, mais tout marche. Tout s’accorde. Regardez bien ce moment. Il ne reviendra pas de sitôt. Je ne sais ce qui est à l’origine d’un tel accord, mais, c’est ainsi, il existe. Il arrive que l’on soit les élus de la providence. On dira que la loi des séries concerne aussi le malheur et pas simplement le bonheur. On n’aura pas tort. Parfois, les malheurs s’accumulent sans que l’on sache non plus pourquoi. Cela demande d’accepter l’imprévisible et, qui plus est, l’imprévisible heureux. Ne disons pas que le pire est toujours sûr. Il ne l’est pas toujours. La fatalité échappe parfois à la fatalité par une contre-fatalité, un antidestin.

            Autre miracle, tout aussi inattendu et allant dans le même sens : il y a du positif partout, bien plus qu’on ne le pense. Partout et tout le temps, on trouve dans l’existence les invisibles. Ce sont les hommes et les femmes responsables et parfaits dans leur genre qui font que le monde peut tourner. À ce titre, s’il y a les importuns, il y a les opportuns.

            Partout et tout le temps, on trouve également des occasions, des opportunités, ce que les Anciens appelaient des kaïros, des ouvertures inattendues venues du ciel. Ce qui fait que le monde est en permanence sauvé. En permanence, malgré les apparences, il va bien et il est heureux. Tous les jours et partout, il y a des choses qui se font. Il y a des hommes et des femmes qui font. Aussi, ne disons pas qu’il n’y a rien, que rien ne se fait et qu’il n’y a personne pour faire. Ne soyons pas injustes, en condamnant le monde entier parce qu’il y a du condamnable. En étant justes, ayons de la gratitude.

            Si le bonheur requiert de l’humilité devant son mystère, il requiert aussi de la confiance. Les invisibles qui tiennent le monde existent.  Le positif existe. Nous devons de pouvoir exister à ceux et à celles qui, sans que nous nous en rendions compte, agissent pour que le monde tourne. Nous devons de pouvoir exister à la surprenante générosité de l’existence qui dispose partout des moyens de survivre, de vivre et d’avancer. Aussi, n’est-ce pas le monde qui est mal fait et l’existence qui est vide. C’est notre attention qui est faible ou défaillante. Nous ne savons plus voir que le monde regorge de richesses qui ne demandent qu’à être exploitées pour notre salut, notre conservation et notre prospérité.

            L’humanité regorge également d’hommes et de femmes capables de sauver, d’aider et d‘inspirer. J’aime à ce titre cette pensée d’Alain quand il dit que le bonheur est bonne humeur et que la bonne humeur est bonheur. J’aime cette pensée parce que j’aime voir les gens heureux et j’aime la gratitude. Or, la bonne humeur aime les gens heureux et elle pratique la gratitude. Oui. Quel bonheur que de voir une société heureuse où les êtres humains sont heureux d’exister et d’être heureux ensemble en disant merci à la vie

            Il est facile de faire grise mine, d’être maussade, mal embouché, de mauvaise humeur, de triste humeur, d’exécrable humeur. Tous les jours, nous rencontrons cette affreuse mauvaise humeur qui pourrit tout. Aussi est-il remarquable d’avoir affaire à des hommes et des femmes de bonne humeur.

            Dans les entreprises où on se dispute tant, en dépensant une énergie folle dans des conflits sans intérêt qui minent la vie collective en empêchant de travailler, ceux et celles qui introduisent de la bonne humeur sont des perles rares, des anges bienfaiteurs. Ils sont les gardiens de l’esprit collectif, cet esprit étant une affaire de bonne humeur et non de nombre. D’où l’originalité du bonheur et sa liberté.

            Il existe un conformisme de la tristesse et de la colère. Tout allant mal quand tout va bien et bien quand tout va mal, ce conformisme veut que l’on soit malheureux d’être heureux et heureux d’être malheureux. Face à lui, quel bonheur quand on voit des esprits ne pas avoir honte d’être heureux et de rendre heureux. Quelle liberté ! Quel souffle de fraîcheur et de belle santé ! Quelle victoire de la vie sur les forces obscures et la mort ! Quel plaisir, quelle joie, quelle béatitude, de voir la vie triompher !

             En 2004, Pascal Bruckner a écrit Le devoir de bonheur, livre dans lequel il fustige le devoir de bonheur de notre époque. À l’idée très chrétienne qu’il faut souffrir pour réparer ses péchés et ainsi mériter le salut dans l’au-delà, notre modernité oppose l’épanouissement par le plaisir comme salut. La culture européenne est passée d’un extrême à un autre, du fanatisme de la souffrance ou algophilie au fanatisme du plaisir ou algophobie. Pascal Bruckner a raison. Toutefois, en rejetant tout devoir, on fait une erreur.

            Certes, il y a un devoir de bonheur qui est aussi peu excitant que le devoir conjugal et on ne va pas le regretter. En revanche, il y a des moments où le devoir est libérateur. Nous avons tous vu certains films et lu certains livres parce qu’on nous a pressés.   Quand on a vu et aimé tel film et tel livre, on n’a pas regretté d’avoir entendu « Il faut. » Cela vaut pour la joie, l’émerveillement et le bonheur. Heureusement que l’on nous presse de nous réjouir, de nous émerveiller et d’être heureux.

            La vie nous presse de nous réjouir. Elle nous presse pour cela d’être nous-mêmes. Les deux choses vont ensemble. En 1936, Ray Ventura a connu un immense succès en chantant « Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux ! ». En 1982, Coline Serreau en a fait un film. A cette question, il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais qu’une réponse : «. Toi ! C’est toi que l’on attend. »

            Voltaire l’a dit. Woody Allen l’a dit. Toute une tradition de pensée heureuse l’a dit. Le bonheur est vivant et il se vit dans la liberté. « J’ai décidé d’être heureux. C’est bon pour la santé » a dit Voltaire. « Si vous ne décidez pas d’être heureux, vous ne le serez jamais» a-t-il encore dit.  « Si, quand j’étais heureux, j’avais su combien j’étais heureux, qu’est-ce que j’aurais été heureux », a dit Woody Allen.  Voltaire et Woody Allen disent la même chose. Nous avons besoin de bonheur. La vie a besoin de bonheur. En retour, le bonheur a besoin que l’on vive. La vie a besoin que l’on vive. Quand le bonheur existe, on existe. Quand on existe, le bonheur existe. D’où la réponse à la question posée au début de cette réflexion : le bonheur est-il encore possible ? Quand nous devenons possibles pour nous-mêmes, tout devient possible, à commencer par le bonheur.  C’est ce que Mère Térésa suggère quand elle écrit :       

                    La vie est précieuse. Prends en soin.

                    La vie est une promesse. Tiens-la.

                    La vie est un hymne. Chante-le.

                    La vie est un combat. Accepte-le.

                    La vie est une aventure. Ose-la.

                    La vie est un bonheur. Mérite-le.

 

 

Bertrand Vergely